Garance Poupon Joyeux
à propos
Institution et séditions - Revue Marges

Introduction

Dans les années 1970 en France, des centres d'art contemporain émergent et se concentrent sur l'art actuel et ses expérimentations, que ce soit au niveau de la production ou de la diffusion de l'art. Ils se démarquent des musées en se libérant du poids de la collection, et des charges qui en découlent, tout en s'émancipant d'un cadre juridique directement institué, puisqu'ils sont, pour la majorité d'entre eux, constitués en associations, souvent tout de même subventionnées par des fonds publics, et quelques-uns encore, régis directement par des collectivités territoriales ou des municipalités. Si l'appellation n'est pas contrôlée et semble en être donc moins instituée, cette liberté est contrebalancée par la constitution, en 1992, d'un réseau officiel des centres d'art français (association française de Développement des Centres d'Art contemporain), faisant de l'ombre aux autres structures et s'instituant du même coup.

Beaucoup d'artistes se sont attaqués aux institutions de l'art, notamment en utilisant la parodie comme médium critique1, mais cette critique internationale s’est focalisée sur les institutions de l'époque (salons et musées), les centres d'art se présentant alors, au contraire, comme une alternative aux institutions ancrées. Mais comment parodier aujourd'hui des institutions qui se promeuvent libres, ouvertes à la création expérimentale, et réceptives à la parodie ? Si l'institution récupère la subversion2, quels peuvent être les enjeux d'une démarche de parodie des institutions actuelles ? Par ailleurs, comment opérer ce détournement en créant un lieu d'art, et non plus une œuvre ou une exposition éphémère, comme ont pu le faire les artistes3 jusqu'alors ? Un exemple probant de parodie des institutions par la création d'un nouveau lieu peut être cité : celui de Marcel Broodthaers et de son Département des Aigles installé chez lui4. Cependant, cette initiative, inaugurée en 1968, a lieu à Bruxelles et s’attache donc ainsi au détournement de la collection et du musée, et non pas à ce qui adviendra un peu plus tard en France, à savoir les centres d’art contemporain.

Notre projet d’exposition Séditions et la création du Centre d’Art Contemporain d’Angoulême tentent le pari de parodier ces centres d'art. Le centre se présente sous la forme d’un white cube gonflable s'implantant où l'on veut (place, rue, champ, intérieur, etc.) et devait accueillir en juin et juillet 2020 des artistes pour de courtes expositions personnelles, mais l'événement inaugural a dû être reporté de plusieurs mois en raison de la crise sanitaire et des mesures du gouvernement prises à son encontre.

Nous montrerons comment le Centre d’Art Contemporain d’Angoulême parvient à parodier les centres d'art, en tant que lieu d'art lui-même, par deux moyens principaux : sa porosité avec le statut d'œuvre d'art (puisqu’il est créé par deux artistes), et ses liens entretenus avec le carnaval, lieu désigné de la parodie5. Nous verrons donc comment ces rapprochements ont lieu et quels peuvent en être les enjeux.


  1. Comme par exemple, les artistes de Dada, Fluxus, certains appropriationnistes, etc.
  2. Cf. Rainer Rochlitz, Subversion et subvention : art contemporain et argumentation esthétique, Paris, Gallimard, 1994 ; Nathalie Heinich, ​Le triple jeu de l’art contemporain : sociologie des arts plastiques, ​Paris, les Éd. de Minuit, 1998 ; etc.
  3. Comme Michel Journiac avec son exposition ​Parodie d'une collection, 1971, chez Mme et M. Imbert ; ou encore Bertrand Lavier avec Bertrand Lavier présente la peinture des Martin de 1603 à 1984, à la Kunsthalle de Bern, 1984 ; ou même l'exposition​ La Louvre du collectif Gelitin en 2008, au musée d'Art moderne de la Ville de Paris, par exemple.
  4. Marcel Broodthaers,​ Section XIXème siècle du Musée d'Art Moderne, Département des Aigles, inauguration le 27 septembre 1968, 30 rue de la Pépinière, Bruxelles.
  5. Cf. Mikhaïl Bakhtine, L’œuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen-Âge et sous la Renaissance, trad. A. Robel, Paris, Gallimard, 1970.