
Introduction
Ma pratique de recherche-créaction ‒ entre une recherche-création répandue dans les arts plastiques, une recherche-action engagée et une recherche en réaction à des événements biographiques ou politiques ‒ investit souvent la peau par des tatouages temporaires, sortes d’empreintes sensibles et volontaires mais éphémères qui révèlent mes différentes réactions épidermiques aux événements et à mon environnement. Cette démarche se pense comme autopoïèse, comme un système auto-organisé qui tente de perdurer dans l’environnement qui le marque et avec lequel il interagit, si l'on reprend une acception biologique du terme1, mais également, dans une approche artistique et эстеtique, comme une mise en forme de soi en tant que matière plastique.
Bien que le terme de tatouage renvoie souvent à une dimension permanente et douloureuse contenue dans l’origine du mot (provenant de tatau en tahitien qui signifie « frapper », dont le « ta » signifie « dessin inscrit dans la peau »), je l’emploie, pour ma part, pour recouvrir différents procédés de marquage de la peau qui ne sont pas uniquement soustractifs (comme les automutilations ou autres incisions non encrées), ni si éphémères qu’ils partent au premier lavage (comme les pratiques de peinture corporelle). Il s’agit donc de penser le tatouage comme une inscription cutanée qui peut être usée ou potentiellement effacée (naturellement ou par laser) et dont la durée de marquage définit un caractère permanent (s’il s’agit d’années) ou temporaire (s’il s'agit de jours et semaines, ou de mois). Il inclut ainsi différentes techniques et différents mediums comme l’utilisation des encres naturelles de jagua ou de henné, par exemple, des encres synthétiques dédiées sous forme de spray, des décalcomanies, etc.
Comment, dès lors, des oeuvres éphémères et incarnées, issues de l’intime, peuvent-elles générer un effet autopoïétique partagé, ouvrant la possibilité d’une transformation sociale et sociétale ?
Il sera question ici de montrer dans quelle mesure les transformations s’opèrent par le corps et les émotions et comment donc, des empreintes sensibles, éphémères et incorporées, qui se partagent et se font communes, engagent un processus de transformation aussi bien individuelle que collective et politique. J’aborderai ainsi, dans une première partie, ces empreintes sensibles comme autopoïétiques, issues d’une démarche personnelle qui investit ma mémoire, mon corps, mon intimité et que je tente de sublimer via la lutte et l’ouverture collective. Il s’agira alors de penser la dimension formative des oeuvres qui créent leurs propres lois en créant leur forme. Une deuxième partie reviendra sur le mode de partage de ces empreintes dans l’espace social via des expériences collectives, qu’il s’agisse de manifestations politiques et/ou de manifestations artistiques, par des performances participatives. Enfin, une dernière partie sera consacrée au potentiel performatif de ces oeuvres et de leurs performances, et de là, à leur potentiel transformatif, pensant les émotions et le corps comme vecteurs de transformation politique individuelle et collective.